Les paroles qui disent du bien

Message pour la capsule La paroisse vous rend visite

27.03.2020, révisé le 24.05.2020


En période de déconfinement, il vaut la peine de jeter un regard en arrière sur le point de départ.

Le trop-plein de paroles

Je ne sais pas si ça vous a fait cet effet aussi, mais j’ai été pas mal angoissé durant les premiers temps de la crise du COVID-19. Il y avait à mon sentiment beaucoup trop d’informations qui circulaient. Beaucoup de gens étaient devenus des experts dans la résolution de la crise.

Il y avait d’un côté la voix officielle, celle du canton et du conseil fédéral, appuyé d’avis d’experts divers et variés. De l’autre il y avait le brouhaha des réseaux sociaux, de mes contacts personnels. On en voyait de toutes les couleurs :

  • ceux qui tempèrent et rassurent,
  • ceux qui transmettent des messages d’alarmes,
  • ceux qui blaguent et dédramatisent,
  • ceux qui crient au complot,
  • ceux qui crient à l’irresponsabilité,
  • ceux qui transmettent des messages et des statistiques de tout genre,
  • ceux qui dénoncent la psychose,
  • ceux qui appellent à la panique.

On se retrouve au milieu de tout ça, ne sachant trop à qui se fier, ne sachant trop qui écouter.

Des impressions contrastées

J’ai remarqué quelque chose cependant : différentes voix n’avaient pas le même effet sur moi. Certaines paroles me font du bien, d’autres pas. Certaines paroles m’orientent, d’autres me désorientent.

Personnellement, les directives du gouvernement m’ont beaucoup rassurées quand elles ont été annoncées. Ce n’était pas forcément le contenu qui était rassurant, c’était juste le fait qu’une autorité supérieure dise quelque chose, le fait que quelqu’un offre un cadre commun.

Le petit enfant en moi était rassuré.

À l’inverse, tous les « slogans » que l’on partage sur les réseaux sociaux ont plutôt tendance à m’angoisser. Je pense ici à ce mot d’ordre “Restez chez vous!” Ont-ils raison ? Les informations données par le gouvernement sont-elles insuffisantes ou biaisées ?

Ces questions, aussi légitimes ou illégitimes qu’elles soient, me rappelaient à ma responsabilité d’adulte.

Obéir aveuglement ne suffit pas : je devrais pouvoir discerner moi-même la voie à prendre dans la crise collective.

Mais face à la situation imposée par le début de la crise du COVID-19 j’étais – et je reste – pour le moins dépassé… je remarque que malgré tout ce que je peux savoir par ailleurs, mes points de repères personnels ne semblaient pas suffire.

Retour à la case départ.

Une parole qui veut du bien

Au fur et à mesure je me suis rendu compte d’une chose. Il me restait quand même un pouvoir : celui de choisir à quelle voix je prête mon oreille. Ce qui manquait, c’est une parole qui permette d’assumer avec confiance la voie que j’allais emprunter.

Ainsi, la foi vient de ce qu’on écoute vraiment la nouvelle proclamée, et cette nouvelle est l’annonce de la parole du Christ.

Romains 10,17 NFC

Ce verset pose une question : qu’est-ce que j’écoute « vraiment » ? Quelle est la parole à laquelle j’accorde une écoute attentive ?

Une des affirmations fondamentales de la Réforme dit Sola Scriptura. Et si j’écoutais Dieu ? Et si je prenais le temps de méditer le texte biblique, les prédications, le témoignage des croyants ?

Paroles en espérance

Faire appel à “Dieu”, à la “prédication”, à la “Bible” face au COVID-19 semble à première vue un peu futile.

Mais les Écritures ont une tonalité particulière que je ne retrouvais pas dans le brouhaha général, ou dans les directives officielles. Les textes des Ecritures sont pleins d’espérance ! Ils témoignent du fait que Dieu se tient présent auprès de nous, même au cœur de la souffrance la plus intolérable, de la solitude, de la confusion et même de la mort.

Ces textes nous disent de plein de manières différentes que Dieu ne nous lâche pas, qu’il a promis de ne pas lâcher. 

Une espérance un peu naïve ? Je ne le crois pas.

Si Dieu “console”, il est aussi le Dieu qui “combat” et qui “envoie”.

La pointe du texte biblique, c’est que dans le concert des paroles du monde, la Parole de Dieu est non seulement une parole qui dit du bien et qui veut du bien, mais une parole qui structure et qui permet de soi-même devenir acteur dans la crise.

“Vraiment je l’affirme, moi, le Seigneur Dieu, je ne veux la mort de personne. Détournez-vous du mal et vivez !”

Ezéchiel 18,32 NFC

Dieu ne délaisse pas sa créature, même celle qui rompt le contact avec lui. En est-il de même dans le concert confus des paroles divergentes face à la crise ? Cette question vaut pour toute crise, celles passées, celles en cours et celles à venir.

Discerner la Parole de Vie

Certaines paroles reflètent cette Parole du Dieu vivant, d’autres non. Le texte biblique est l’héritage que nous recevons des croyants pour discerner la Parole de vie dans la confusion des paroles divergentes.

L’Ecriture ne donne pas une règle de vie toute faite. Elle offre un chemin à discerner dans l’écoute attentive et un regard ouvert sur ce qui se passe maintenant.

Méditer régulièrement la Bible demande du temps. C’est une pratique qui accompagne et rythme toute une vie. Mais je crois que ça vaut la peine !

Ecoutez d’abord des voix d’espérance

Qu’en pensez-vous ?


Seigneur,

Vu que nous prenons le temps, viens nous parler, viens mettre de la lumière dans la confusion,

Aide-nous à t’entendre dans ces textes, à trouver les mots qui orientent et qui font du bien. 

Accorde-nous la paix dans les temps bousculés.

Je te prie aussi pour tous ceux qui doivent faire un travail acharné dans le soin accordé aux autres

Sois présent auprès de nous et de tous, comme tu nous l’as promis.

Au nom de Jésus notre frère,

Amen

La Paroisse vous rend visite 27.03.2020

Retrouvez d’autres messages de la paroisse réformée de Vufflens-la-Ville sur youtube dans les capsules La paroisse vous rend visite, notamment avec le pasteur Laurent Bader et la pasteure Nathalie Monot-Senn.

Pour d’autres messages de la série “La paroisse vous rend visite” :

Le mal de l’institution

Procès

[Cet article suit l’idée de l’écriture itérative de Thierry Crouzet. Vos commentaires, réflexions et critiques participeront de l’écriture continue de cet article]

En matière d’institution je me sens bien dans le même bateau que de nombreuses personnes. Peu expert et peut-être franchement impertinent, voir incompétent. Mais j’ai envie de donner écho à cette question qui vient d’un conseiller synodal de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud.

Si, malgré la bienveillance et la bonne volonté individuelle, une institution est maltraitante, c’est que la loi a pris le pouvoir sur l’humain?

Laurent Zumstein, Facebook, 16.05.2020, 08:03

La plainte à l’égard de l’institution est un basso continuo dans l’EERV, depuis que je la fréquente – c’est-à-dire depuis toujours en ce qui me concerne. Mes deux parents étant pasteurs de cette église, on peut dire qu’arrivant dans ce monde en 1992, je suis né dans cette Eglise. J’ai pour ainsi dire grandi avec le projet d’Eglise à venir vivant directement dans ma famille les turbulences qu’il occasionne et a occasionné.

Sur ce qu’est Eglise à venir voir :

Dans ce qui suit, je vais reprendre chacune des phrases de la question du conseiller synodal Laurent Zumstein et donner une ouverture sur la notion de “discernement des esprits”.

Bienveillance et bonne volonté

Le début de cette question montre une situation de procès. Il y a un jugement qui a lieu et un verdict qui doit être rendu. L’institution et ses acteurs sont convoqués au tribunal. Il va falloir rendre des comptes.

Cette situation de jugement n’est pas étrangère à l’Eglise. Elle y est soumise depuis son origine. C’est le jugement qui porte sur Israël depuis le début de son existence en tant que peuple élu par Dieu pour manifester sa gloire dans le monde. Cf. Amos 3,2 ; Matthieu 25,31-46 ; Romains 2,12-16. Israël remplit-il ou ne remplit-il pas sa part du marché ? La question est aussi adressée à l’Eglise.

La bienveillance et la bonne volonté : la recette du succès dans les relations professionnelles. Un ingrédient essentiel à la mission de l’Eglise. Mais voilà que “malgré” la bienveillance et la bonne volonté, il y a quand même de la maltraitance.

Si la bienveillance et la bonne volonté semblent faire partie de ce que l’on peut attendre de la vie de l’Eglise, la maltraitance ne devrait pas en faire partie. Si l’Eglise maltraite, c’est qu’elle brise son contrat, c’est qu’elle manque sa raison d’être.

Un procès implique des témoins. Que vont-ils dirent ? Vont-ils confirmer ou infirmer la bienveillance et la bonne volonté affirmées par certains ? Vont-ils confirmer ou infirmer l’accusation de maltraitance qui motive le procès ? Au bout du compte, quel sera le verdict du juge ?

C’est un procès embêtant. L’Eglise est remise en cause dans sa tâche. La bienveillance et la bonne volonté ne semblent pas suffirent pour qu’elle ne tombe pas sous l’accusation.

L’Eglise devrait être la communauté de témoins dans le procès qui oppose Jésus-Christ et le monde. Mais que se passe-t-il lorsqu’elle-même est mise au rang des accusés, que cette accusation provient de l’intérieur de l’Eglise elle-même ?

Mais la question posée par Laurent Zumstein est peut-être plus précise que ce que je viens de développer et permettrait une issue favorable au procès : ce n’est pas l’Eglise, mais l’institution qui est maltraitante. Peut-être l’Eglise est-elle quand même blanche de ce dont on l’accuse ? Peut-être que les individus sont quand même saufs ?

Institution maltraitante

Dans la question posée par Laurent Zumstein, c’est l’institution qui est inculpée.

Là aussi, qu’est-ce que ça veut dire ? Que dit-on quand on dit que l’institution maltraite ?

L’institution est une personne collective formée par nos interactions et objectifiées par des textes fondateurs. C’est pour cela qu’elle a un statut légal. C’est ce que l’on entend par le terme de personne morales.

Quand on parle de l’institution dans ce procès, on parle de l’Eglise EERV, son fonctionnement et son existence.

Au niveau du droit elle est bien une personne morale. La LEERV (RSV 180.11) le dispose clairement en son article 3.1 : “L’EERV est une institution de droit public dotée de la personnalité morale”. Son identité est définie par ses Principes Constitutifs (LEERV art 2). Elle s’organise librement (LEERV art. 4.1). Le synode (délibératif) se dote d’un Règlement Ecclésiastique en conformité avec les conditions générales données par la LRCR (180.51).

Quand on parle de l’institution, c’est donc de l’EERV comme personne morale dont on parle. Pragmatiquement, cette personne morale ce n’est rien d’autre que le jeu auquel nous jouons ensemble en fonction d’un ensemble de règles reconnues. À ces règles reconnues se rajoutent tout un set de règles implicites, connues ou inconnues, explicitées ou cachées.

L’institution EERV, celle à laquelle on peut imputer quelque chose, celle que l’on accuse de tant de maux depuis tant d’années, c’est cet ensemble de personnes individuelles et collectives (les paroisses ont aussi la personnalité morale) qui acceptent de jouer à un même jeu. On reconnait ceux qui participent à ce jeu du fait de leur adhésion (explicite ou implicite) à un certain nombre de règles communes, dont la partie objective est donnée dans des documents publiques. Si elle est inculpée, ce sont par extension tous les joueurs qui sont inculpés – heureusement que le droit Suisse fait la distinction entre personne physique et personne morale ! Cette artifice semble retarder un peu l’issue du jugement…

Le récit d’Actes 15 donne dans les grandes lignes une base narrative biblique pour réfléchir ce processus et comment “Dieu” y joue un rôle. Il y a même la production d’un texte officiel : Actes 15,23-29, la lettre qui est transmise aux communautés de Syrie. Mais ce n’est pas autre chose qui se passe lorsque Dieu donne sa Loi à son peuple. Exode 19,1-9.

En conséquence, j’aimerais interpréter de la façon suivante l’accusation dont se fait porteuse la question de Laurent Zumstein. Je parle en “nous” parce que je m’inclus dans ce qu’est l’institution EERV.

Lorsque nous disons qu’il y a maltraitance de la part de l’institution, nous disons que dans notre manière de jouer ensemble au même jeu nous nous maltraitons les uns les autres.

L’accusation porte sur la manière de jouer au même jeu. Dans un jeu, il y a plusieurs manières d’être maltraitant.

  • en utilisant les règles au désavantage d’autrui pour avoir l’avantage à soi.
  • en utilisant les règles pour battre l’autre
  • en ignorant les règles (intentionnellement ou par paresse).
  • en brisant les règles reconnues pour son propre avantage – c’est ce qu’on appelle tricher.
  • en cachant une partie des règles du jeu – celles qui ne sont pas écrites, ni connues.

Il y a tant de manières pour l’institution d’être maltraitante. Nous avons tant de manière d’être maltraitants les uns avec les autres. Mais il ne faut pas nous voiler la face sur qui est à accuser dans ce processus.

La faute à la Loi?

À vrai dire, la question de Laurent Zumstein me semble un peu désespérée : quand nous nous maltraitons les uns les autres dans le jeu que nous jouons ensemble, est-ce que ce ne serait pas la faute de la Loi? Si l’institution maltraite, ne serait-ce pas parce que la Loi nous déshumaniserait?

En fait, nous nous serions trompés depuis le début! Si l’institution ecclésiale est mise au rang des accusés ce ne serait pas de sa faute. C’en est une autre qu’il faudrait accuser !

Ma réponse : Non.

Non, ce n’est pas la faute de la Loi si nous nous maltraitons les uns les autres. Si l’on remet la faute sur la Loi nous voilons notre propre responsabilité dans les faits en causes.

Si l’institution est maltraitante, si le jeu que nous jouons ensemble est maltraitant, c’est que le mal et la division ont pris le dessus sur l’humain. La Loi ici ne fait que mettre en lumière la souffrance, la malveillance et l’injustice qui traverse le jeu que nous jouons de fait.

Certains ne disent pas tout. Certains cachent leurs cartes. Certains n’ont pas la paix s’ils n’ont pas gagné. Certains disent jouer, mais ont en fait cessé de jouer. Certains sabotent le jeu. Certains refusent de jouer à un jeu où chacun a sa place, le jeu annoncé dans l’Evangile et qui est Evangile. Certains refusent de jouer au jeu où la connaissance du Bien et du Mal ne nous appartient pas, mais appartient à Dieu uniquement.

Dans cette situation, remettre la faute sur la Loi, c’est remettre la faute sur le don de Dieu. Le don qui, malgré le fait que nous soyons pressés par la connaissance du Bien et du Mal, nous dit que nous pouvons choisir la vie, que nous ne sommes pas enfermés dans la spirale de la mort. Deutéronome 30,15-20. Le don de la Loi n’est autre que le don de l’Evangile, la réalité de la grâce. L’Esprit-Saint que je reçois par l’Evangile donne la Loi de la vie. Romains 8,1-11.

La Loi comme don de Dieu, c’est la promesse d’une vie ensemble, entre-nous, avec les autres, avec Dieu dans le monde. Une vie heureuse, bonne et concrète. Non pas une vie idéalisée pour plus tard, mais la vie éternelle ici et maintenant. Une vie où l’on continue à jouer, non pas les uns contre les autres, mais les uns avec les autres, avec Dieu et avec toute la Création.

La Loi de Dieu nous libère de l’autoritarisme mortel des règles abstraites pour nous engager dans la liberté ouverte par des règles concrètes et toujours provisoires – parce qu’au final c’est un jeu où le but n’est pas de gagner contre les autres joueurs, la victoire étant donnée dans la grâce. Les règles que nous suivons, qu’elles soient explicites ou implicites, nous permettent d’incarner l’amour, de vivre le Royaume. Ces règles ne sont pas la Loi. Mais le don de la Loi permet toujours la découverte de ces règles de vie.

En conséquence, accuser la Loi, c’est nous voiler la face, c’est nous boucher les oreilles à la voix de Dieu dans l’Evangile. C’est voiler le fait que nous avons des comportements exécrables les uns avec les autres, des comportements suffisants et méprisants, des comportements craintifs et fuyants, des comportements dominants et étouffants, des comportements qui trichent et qui aliènent, des comportements qui tuent et asservissent, alors que nous devrions avoir des comportements guérissants et édifiants, encourageants et aimants, accueillants et consolants, des comportements qui témoignent du combat de Dieu pour les êtres-humains et non du combat de l’être-humain pour lui-même.

Si l’institution est maltraitante, c’est parce que le mal et la division ont pris le dessus sur l’être-humain. Tout comme la bienveillance et la bonne volonté n’apparaissent qu’à la lumière du témoignage qu’on leur rend, il en va de même de l’injustice et de la malveillance.

Que ce soit par orgueil, par paresse ou par mensonge, malgré une intention qui se veut bienveillante, malgré une bonne volonté affichée, le corps ecclésial est de fait traversé de malveillances et de volontés mauvaises. Le corps est divisé, tout comme la conscience l’est, malgré elle-même. 1 Corinthiens 1,10. Romains 7,15-17. Mais dire que c’est là la faute de la Loi, c’est murmurer contre Dieu, conspirer contre lui. Nombres 14,1-10. Marc 14,1-2 et par.

La Loi ce n’est rien d’autre que le don qui permet d’habiter une tension qu’il ne s’agit pas de vaincre. La Loi se donne dans des règles. La formulation de ces règles n’est jamais absolue. Mais le mal c’est de refuser de jouer selon des règles qui permettent d’exister ensemble, de vivre ensemble, d’avoir un espace de liberté délimité. C’est vouloir connaître le bien de l’autre à sa place et sans lui ou vouloir son propre bien contre celui de l’autre.

La réponse à donner à l’accusation légitime d’une maltraitance institutionnelle n’est pas d’accuser en retour la Loi, mais de pratiquer avec rigueur le discernement des esprits.

Le discernement des esprits

Les règles sont explicites et implicites : elles sont inévitables. Tout joueur peut tricher. C’est ce que le jeu de Dieu permet. Il peut même selon les situations y avoir des tricheries salutaires. Jean 8,2-11. Luc 8,1-8. Mais toute tricherie n’est pas le fruit de l’Esprit-Saint, tout comme ne l’est pas toute application des règles. Marc 2,23-28.

L’usage ou le détournement d’une règle peut être inspiré par des esprits mauvais, ou impurs. D’où la nécessité de discerner : discerner les esprits à l’oeuvre dans le jeu qui est joué. 1 Jean 4,1-6. Il ne s’agit pas de discerner au niveau de l’idée que l’on se fait du jeu, mais au niveau du jeu tel qu’il se joue concrètement.

La notion de “discernement des esprits” est très importante dans la tradition jésuite. Mais elle remonte déjà aux premières communautés chrétiennes. 1 Corinthiens 12,10. La théologie protestante est aussi en train de se le réapproprier.

À ce sujet, j’invite à la lecture des textes de la théologienne luthérienne Corinna Dahlgrün. D’une part le chapitre consacré au discernement des esprits dans son Christliche Spiritualität. Formen und Traditionen der Suche nach Gott (Walter de Gruyter, 2018) pp. 251-298 et l’article “Die Gabe, die Geister zu unterscheiden” dans le collectif Spiritualität im Diskurs (TVZ, 2012) pp. 81-97, édité par les théologiens Ralph Kunz et Claudia Kohli Reichenbach. Mon seul regret par rapport aux propositions de Corinna Dahlgrün c’est qu’elle n’explore pas assez le discernement des esprits dans sa dimension collective et institutionnelle. Mais les critères qu’elle donne pour le discernement de la “spiritualité” chrétienne offrent une base pour penser les critères du discernement spirituel dans l’institution.

Face à la maltraitance effective, lorsque le procès mène à une reconnaissance de culpabilité, Dieu appelle le récit de la réconciliation : une repentance et une annonce de la grâce. Lorsque c’est l’institution qui est accusée de maltraitance, c’est collectivement que la réconciliation se fait. En Jésus-Christ nous sommes libérés de devoir trouver un bouc émissaire (Lévitique 16,7-10) et de le mettre à mort pour vivre la réconciliation – que ce bouc émissaire soit un conseil synodal, des ressources humaines, les paroisses, le synode, la société, le monde, les ministres, les paroissiens, un office, les autres est complètement égal. Spirituellement, nous avons accès à un autre mode d’existence, à une autre gestion de la souffrance : c’est ce qui est négocié dans la vie chrétienne, dans l’administration des sacrements et la prédication.

Mais la réconciliation ne se décrète pas au milieu du jeu. Il n’y a que Dieu qui, dans la résurrection du Crucifié, la proclame. Dans l’intervalle, en attendant que le procès de notre vie se termine, notre tâche est de discerner au cas par cas et concrètement l’usage des règles qui permettent un jeu saint et non un jeu maltraitant.

Le discernement aussi est un jeu : celui de l’écoute de la parole, de l’écoute du témoignage, de la méditation et de la table partagée. 1 Corinthiens 11,27-32. C’est le jeu qui nous fait être disciple ensemble. C’est aussi une forme d’institution, celle qui se développe dans l’ouverture constante à Dieu dans ce qui se joue entre nous.

En Jésus-Christ, le jeu que nous jouons implique la victoire du bien sur le mal, de la vie sur la mort. Cette victoire s’est définitivement accomplie et manifestée sur la croix. C’est dans la résurrection qu’elle nous rejoint, qu’elle nous est révélée, qu’elle nous est annoncée. C’est ce que nous dit et nous fait vivre l’Esprit-Saint aujourd’hui.

Si nous l’invoquons et l’écoutons, non seulement dans nos intentions, mais aussi par la manière concrète que nous avons de jouer ensemble, d’être les uns avec les autres, de communiquer et d’interagir, alors nous serons dans la lutte contre la maltraitance, contre toute maltraitance.

Alors que peut être, par la grâce de Dieu, notre intention de bienveillance et de bonne volonté sera confirmée dans le témoignage rendu à notre sujet lors du jugement dernier.


Pour lire des articles connexes voir :

Pour des thèses inspirantes sur la spiritualité, qui prend en compte son déploiement en institution, voir Une spiritualité bonne et bienveillante du pasteur Armin Kressmann.


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Communication pascale (II) – La communication de Dieu

La “spiritualité” c’est avant tout Dieu qui se communique. Le christianisme, dans sa forme majoritaire, essaie de dire cela sous un mode trinitaire.

La communication de Dieu

Communiquer, c’est en premier lieu quelque chose que Dieu fait. Dieu se communique au monde et à l’humanité. Se faisant il crée, réconcilie et libère.

Plutôt que de parler de “Dieu” en général, la tradition dogmatique de la théologie chrétienne favorise un schéma trinitaire pour parler de cette communication.

Ce schéma vise en effet à sortir des impasses d’une description objectivante ou métaphysique de “Dieu”. Passer par trois personnes pour parler de la communication de Dieu, c’est consentir à un certain jeu de langage. La caractéristique principale de ce jeu est son ouverture.

La tradition chrétienne le fait parce que ceux qui s’y reconnaissent croient que Dieu s’est bel et bien communiqué, qu’il continue à le faire et qu’il le ferra encore. Par le jeu trinitaire, sa doctrine ouvre un espace de signification qui laisse place à de l’imprévisible. C’est un jeu qui implique toujours plus qu’il n’explique, là même où il investi d’importants efforts explicatifs.

Pour le dire de manière plus ramassée : le langage trinitaire, est la tentative d’établir une correspondance entre la forme de la communication discursive et la communication de Dieu en tant que tel.

Sur ce point on peut lire

  • le chapitre “Die Trinitätslehre als Rahmentheorie des christlichen Glaubens” de l’ouvrage du théologien Christophe Schwöbel Gott in Beziehung (Tübingen, Mohr Siebeck, 2002, pp. 25-51).
  • le chapitre 3 du tome 1 de la Théologie systématique de Robert Jenson [1930-2017] (Paris, L’Harmattan, 2016, pp. 65ss), traduit par Serge Wüthrich.

Dieu se communique en Jésus

Le Père annonce l’identité de Jésus. Il montre au monde qui est cet homme. Après le baptême de Jésus, “une voix se fit entendre des cieux : « Tu es mon fils bien-aimé ; en toi je trouve toute ma joie. »” (Mc 1,11 NFC)

Le Fils, Jésus, annonce la Bonne Nouvelle et l’établissement du Royaume de Dieu. « Le moment favorable est venu, disait-il, et le règne de Dieu est tout proche ! Changez de vie et croyez à la bonne nouvelle ! » (Mc 1,15 NFC)

Le Saint-Esprit réalise cette annonce dans le monde et en l’être-humain. Tout comme l’Esprit pousse Jésus dans le désert (Mc 1,12), avant qu’il se mette à annonce l’Evangile, il guide la paroles des disciples de Jésus au moment du témoignage. “Lorsqu’on vous emmènera devant le tribunal, ne vous inquiétez pas d’avance de ce que vous aurez à dire ; mais dites les paroles qui vous seront données à ce moment-là, car elles ne viendront pas de vous, mais de l’Esprit saint.” (Mc 13,11 NFC).

Dieu se communique à la totalité de l’existence

Le Père “crée” l’être-humain pour qu’il soit sa gloire sur terre, pour qu’il le manifeste dans sa création. Par l’être-humain, c’est dans l’entier de la création que Dieu, le Père, apparaît, se manifeste. Il passe par un autre que lui-même pour se manifester et donc se communiquer.

Le Fils est l’image efficace de Dieu sur terre, image communicante est agissante. Toute humanité est fils et fille de Dieu. Non pas dans l’absolu, mais dans la communication avec celui qui lui-même se reconnaît comme le Fils du Père : Jésus – la Sagesse en chair. C’est ainsi qu’il a sa place dans l’ensemble de la création, qu’il y participe, qu’il communique avec elle dans le but de manifester Dieu.

L’Esprit-Saint se communique à la poussière pour en faire de la vie. Le don de l’Esprit est la condition de toute vie concrète. À chaque fois que Dieu se communique, c’est dans et par l’Esprit-Saint que ça se passe, que ça se concrétise. L’Esprit-Saint est souffle de Vie. C’est Dieu qui se communique et le monde qui se communique en un seul et même mouvement.

La totalité de l’existence participe de cette communication

Cette communication n’est pas seulement intellectuelle. Elle concerne l’existence humaine dans son entièreté et dans toute sa densité. C’est ce qui prend forme au moment où l’on reconnaît l’identité de cette communication de Dieu avec l’Evangile.

L’annonce de l’Evangile comme communication de Dieu ne prend pas forme uniquement dans le discours. La prédication et l’enseignement en font partie, c’est certain. Mais il faut également y ajouter :

  • les guérisons (Mc 1 ; Ac 3,1-10) psychiques, relationnelles, corporelles et sociales.
  • les changements de comportement individuels et collectifs (Ac 2,42-43) : ce qu’on appelle la “conversion”.
  • la vie communautaire, les rites, les processus décisionnels (Ac Ac 15).

Dans cette communication, c’est la vie humaine dans son ensemble qui se trouve transformée et orientée.

Lorsque le christianisme structure le langage de sa foi autour de la dramatique de l’histoire pascale – que ce soit dans les évangiles, dans ses rites hebdomadaires, ou dans l’année liturgique – il fait de cette communication de Dieu le lieu de son existence, sans chercher à en produire lui-même la clôture (bien que cette tentation persiste).


Cet article fait partie d’une série d’articles intitulée “Communication pascale”. Il est susceptible d’être modifié en fonction de l’évolution de la série.

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Communication pascale (I) – La thèse

Dans ma recherche de thèse je m’attèle à une compréhension théologique de la “spiritualité”. J’explore ce que l’on pourrait dire quand on parle de “spiritualité” en protestantisme. Ceci m’amène à me confronter à ce que différents acteurs (institutionnels et théologiques) disent quand ils parlent de “spiritualité”. Je me suis aussi frotté à des parties de la tradition dogmatique protestante. Ces deux geste se complètent afin de construire une compréhension systématique de ce terme.

Ma proposition est la suivante : en théologie chrétienne protestante, “spiritualité” pourrait vouloir dire, “communication pascale”. Le corrélât est que “spiritualité” veut dire “Evangile”.

Ma proposition contient une dimension normative. Je propose une manière de comprendre ce dont on parle en milieu protestant quand on parle de “spiritualité”. Je le fais dans la perspective d’encourager un usage théologiquement plus responsable de ce terme, tout en sachant que l’exercice n’a de sens que dans la confrontation des points de vue.

C’est le début du chemin

Dans ce qui suit je vais me contenter de mettre en évidence les différents éléments de la thèse, ainsi que son caractère théologique.

Les éléments de la thèse

En tant que protestant, quand je parle de spiritualité, je parle de communication pascale, ce qui veut dire que je participe de l’Evangile.

Spiritualité

Spiritualité est un terme que je considère dans une perspective émique. Il ne s’agit pas d’une catégorie analytique, mais d’un terme utilisé par les acteurs d’un milieu circonscrit. Le terme “spiritualité” plonge ses racines dans la tradition chrétienne. Il a également profité d’un regain d’intérêt à partir des années 60 du siècle passé, surtout en milieu anglo-saxon. C’est au niveau de l’investissement et de la construction de cet usage en milieu chrétien que mon propre travail se situe.

Je tiens à remercier Yann Fanti, étudiant en sciences des religion à la FTSR (UniL) grâce à qui j’ai découvert les travaux de la sociologue Nancy Ammerman. Je recommande la lecture de son article “Spiritual but not religious? Beyond binard choices in the study of Religion”, Journal for the scientific study of religion, 52 (2), 2013, pp. 258-278. Voir ici le DOI.

Effectivement qu’en tant que catégorie analytique “spiritualité” n’est pas opérant, au sens où il y aurait matière à distinguer objectivement entre “religion” et “spiritualité comme deux domaines séparés. Elle doit être considéré premièrement comme une catégorie propre à un champ religieux spécifique et à ses interactions avec d’autres systèmes culturels – comme dans le cadre du spiritual care par exemple.

Evangile

Evangile est un terme grec tiré du langage biblique et de la tradition chrétienne. Il est utilisé tant dans les épîtres pauliniennes, que dans les évangiles. On le trouve aussi utilisés à certains endroits dans l’Ancien Testament, par exemple comme substantif en 2 Sam 4,10 LXX, ou comme verbe en Joël 3,5 LXX. On le traduit volontiers par Bonne Nouvelle.

Une étude de Maximilian Paynter présente ce terme comme un élément central de la rhétorique paulinienne. Voir son ouvrage Das Evangelium bel Paulus als Kommunikationskonzeption, Tübingen, Narr Francke Attempto, 2017.

C’est bien en tant qu’élément de la communication paulinienne que ce terme peut, par la suite, devenir un élément central de la “religion” chrétienne et de la théologie qui l’accompagne. Cela se concrétise dans la constitution du genre littéraire “évangile” (cf. Mc 1,1).

Communication pascale

Communication pascale est un concept. Ce syntagme désigne dans ma recherche la compréhension systématique du terme “spiritualité” en fonction de son usage. Quand on parle en théologie protestante de “spiritualité” – que l’on désigne par ce biais un ensemble de discours et des pratiques ou un aspect de l’existence humaine et/ou non-humaine – on parle de la réalisation de la communication pascale, c’est-à-dire, de la réalité concrète de l’Evangile.

Communication désigne un certaine phénomène d’interaction. Pascale est un adjectif, qui lie la notion de communication à un ensemble de récits et de pratiques transversal à différentes traditions religieuses. Cet ensemble est central pour la constitution de la tradition chrétienne en général.

Ma construction de ce concept est fortement influencée par la lecture de l’ouvrage du jésuite François Durand, vicaire général du diocèse de Mende, Le témoignage du ressuscité. Contribution à une théologie fondamentale de l’expérience pascale, Namur, Lessius, 2016.

Il s’est profilé lors de mes différentes études comparées de la théologie de Karl Barth (1886-1968) et de Friedrich Schleiermacher (1768-1834).

Le caractère théologique de la thèse

Le discours chrétien sur la “spiritualité” organise la réalité d’une certaine manière. Au sein du champ religieux, il vise à regrouper et à délimiter un certain nombre d’éléments avec une intention spécifique. Dans et par ces éléments, a lieu un accomplissement. Celui de l’existence humaine, mais aussi celui du cosmos compris comme création.

Cet accomplissement n’est pas un accomplissement à tous prix. C’est un accomplissement qui trouve ses traits spécifiques par l’expérience de “Dieu” donnée dans la figure de Jésus-Christ. Cette figure se donne elle-même dans et par l’Evangile.

La “spiritualité” est la forme de vie de cet accomplissement déterminé. L’accomplissement est à la fois advenu, présent et encore à venir. Parler de “spiritualité” c’est participer de cet accomplissement. C’est dire le chemin que l’on parcourt et ainsi le faire apparaître, pour pouvoir encore le parcourir.

Le discours théologique “sur” la spiritualité participe lui-même de cet accomplissement. En mettant en avant la notion de communication pascale, il présente réflexivement la dynamique dont il participe. De cette manière, il contribue au mouvement de l’Evangile.

Dans cette perspective, “théologie”, “religion”, “spiritualité” et “Evangile” sont fortement articulés, mais ne sont pas à confondre.


Cet article fait partie d’une série d’articles intitulée “Communication pascale”. Il est susceptible d’être modifié en fonction de l’évolution de la série.

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