Lutter avec Dieu et le monde – Hanna Reichel (Gn 32,25-29)

Jacob lutte avec l'ange (March Chagall)

Faire de la théologie, c’est lutter avec Dieu et le monde, dans l’espérance d’une bénédiction. C’est cheminer avec Dieu en “conversant” avec Dieu, et repartir au petit matin transformé : avec un nouveau nom et en boitant, marqué à vie !

Ce n’est pas de moi, mais tiré de la prédication d’une théologienne allemande, expatriée aux USA, spécialiste de théologie réformée !

Au départ je suis tombé sur sa prédication via un tweet.

Par curiosité tout à fait basique et commère (je l’avoue), je suis du coup allé écouter le “méfait”. Chose faite, je me suis dit qu’il valait la peine d’être partagé. Je dis quelques mots sur la prédicatrice et vous invite à l’écouter !

Hanna Reichel (Princeton)

Hanna Reichel

Hanna Reichel est une théologienne luthérienne au Princeton Theological Seminary. Elle y est associate professor of reformed theology.

Je l’ai rencontré l’année passée lors du colloque annuel au Leuenberg – un haut lieu des études barthiennes. J’ai fait l’expérience d’une belle personnalité : attentives aux personnes et au groupe dans son ensemble, capable d’instaurer une bonne dynamique de travail, capable de faire des synthèses rapides, vive d’esprit !

Elle a fait sa thèse sur Karl Barth et son travail avec le catéchisme de Heidelberg. Mais d’après ce que j’ai compris elle travaille en ce moment plutôt en théologie politique – notamment en dialogue avec Michel Foucault.

Se débattre avec Dieu et le monde (Wrestling with God and the World)

Hanna offre donc une prédication sur Gn 32,25-29 adressée à un publique de théologien-ne. Mais est théologien-ne toute personne qui chemine dans cette conversation avec Dieu qu’illustre le récit des disciples d’Emmaüs. Ce n’est donc pas réservé à ceux qui ont le papier !

L’ensemble du fichier audio est structuré de la manière suivante :

  • Interpellation à Dieu et à l’assemblée (début – 06:53)
  • Lecture de Gn 32,24-32 (06:53 – 08:34)
  • Prédication (08:34 – fin)
“Wresting with God and the World”

Pour ceux qui ne savent pas l’anglais

Voici quelques citations en vrac qui m’ont fortement interpellées ! Je les traduis librement.

“Arrivé au fond de nos questions, ce n’est pas Dieu qui est là et nous donne des réponses, c’est Dieu qui se tient au-travers de notre route”

“Dieu présente des blessures. […] Des blessures qui identifieront pour toujours qui est ce Dieu. Voyez les mains, les pieds et le flanc de Christ.”

“C’est ça faire de la théologie. S’entêter dans la fidélité, se tenir là où sont les difficultés, se débattre avec Dieu et le monde, jusqu’à ce qu’une bénédiction soit cédée”

Hanna Reichel (2020)

Lutter avec Dieu, non pas pour rester dans l’angoisse, mais pour éprouver la paix. Une paix qui reste solidaire avec Dieu et le monde. Cette paix ne se promulgue pas. Elle n’est pas garantie. Elle est donnée au coeur des troubles.

Merci Hanna !


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La reconnaissance étatique du spirituel

Constitution cantonale vaudoise

Le “spirituel” n’est pas seulement une affaire privée, mais une composante fondamentale de la personne ! C’est le cas tout du moins pour deux cantons en Suisse romande. Les constitutions vaudoise et neuchâteloise présentent une reconnaissance du spirituel.

Des articles novateurs ?

Le 24 septembre 2000, le canton de Neuchâtel adopte l’article suivant dans la refonte de sa constitution :

“L’État tient compte de la dimension spirituelle de la personne humaine et de sa valeur pour la vie sociale.”

Constitution de la République et Canton de Neuchâtel – Art. 97, al. 1.

Le 14 avril 2003, le canton de Vaud, s’inspirant de la constitution neuchâteloise adopte un article avec une formulation quasi identique :

“L’État tient compte de la dimension spirituelle de la personne humaine”

Constitution du canton de Vaud – Art. 169, al. 1.

Cette formulation est relativement originale. À titre personnel, je ne connais pas d’autres constitutions étatiques qui posent une telle affirmation sur le “spirituel”.

Un flou artistique

Cependant, à la lecture des procès-verbaux des sessions des constituantes respectives, l’adoption de cet article peut laisser songeur :

  1. À aucun moment n’est posé de manière commune ce que l’on entend par “spirituel” ou “spiritualité” – Armin Kressmann le soulignait déjà vers la fin des années 00′.
  2. L’adoption de ces articles ne suscite aucun débat.
  3. Les conséquences pour les relations entre Eglise et Etat ne sont pas les mêmes : Neuchâtel connait une séparation entre les communautés religieuses et l’Etat. Vaud reconnaît une mission à certaine communauté religieuse dans le canton.

Le cas vaudois est particulièrement intéressant, car à partir du terme “spirituel” on peut dire tout à fait une chose et son contraire. C’est particulièrement frappant lors des débats de la Constituante vaudoise du 08 juin 2001 sur les articles qui découlent de l’art. 169 – ceux qui portent sur la reconnaissance des communautés religieuses (art. 170-172).

On peut défendre une séparation de l’Eglise et de l’Etat sur la base de la séparation entre le temporel et le spirituel (cf. les interventions de Mr. M. Buhler), ou au contraire la mise en place de “missions” spécifiques pour permettre la prise en charge de la dimension spirituelle des personnes (cf. les prises de position de Mr. G. Buhlmann).

Avec l’adoption de cet article, le canton de Vaud met en place la “Loi sur la reconnaissance des communautés religieuses et sur les relations entre l’Etat et les communautés religieuses reconnues d’intérêt public” (LRCR). Cette introduction signe à la fois la fin du régime d’Eglise d’Etat dans le canton de Vaud mais maintient une relation entre communauté religieuse et institution politique. Elle le fait sous le chapeau d’une reconnaissance de la dimension spirituelle de la personne.

Quelles conséquences ?

Le terme “spirituel” ou “spiritualité” semble être un fantastique facilitateur de communication. Si on se fâche autour de la “religion”, on se retrouve autour de la “spiritualité”. On le voit dans ce qu’en dit le professeur honoraire de psychiatrie Jacques Besson dans l’émission “Faut pas Croire” du 15.02.2020 – autour de 18:08. La religion ce ne serait pas de la spiritualité : la religion serait conditionnée culturellement, la spiritualité serait quête de sens universelle.

On peut se réjouir d’une part que le domaine publique reconnaisse l’importance du “spirituel”. Mais que se passe-t-il avec notre usage du terme “spirituel” au moment où cette reconnaissance publique a lieu ?

La spiritualité comprise comme soif de sens et de lien peut motiver une reconnaissance du spirituel

D’une étape de foisonnement créatif et illimité dès les années 70′, on passe à partir des années 00′ à une étape de régulation politique et institutionnelle. De l’invention de la spiritualité on passe à la reconnaissance du spirituel et aux conséquences légales qui en découlent. Parmi les membres des constituantes il y a une certaine crainte manifeste liées aux phénomènes sectaires, notamment suite aux différents massacres liés à l’Ordre du Temple Solaire. Face à cela les membres des constituantes veulent une régulation.

Mais le “spirituel” ou la “spiritualité” n’est-ce pas là la réalité qui contredit toute forme de régulation et d’institution ? “L’Esprit, comme le vent, souffle où il veut…” (cf. Jn 3,8, NFC) – c’est évidemment trop simple, et pourtant c’est sans doute le point de départ le plus rapidement admis en milieu occidental.

Que se passe-t-il avec cette idée de la “spiritualité” comme d’une quête de sens universelle, si elle devient une composante de la personne reconnue sur le plan étatique ? Si elle devient une composante de ce qu’est le citoyen d’une communauté politique donnée ? On peut en voir des développements dans la santé, dans l’attention portée par différents domaines scientifiques à la “spiritualité laïque”. Mais qu’est-ce que la théologie peut faire avec ça ? Les connexions que l’on établit entre domaine de la santé et traditions de spiritualités semblent heureuses – les théologiens-nnes se réjouissent : on va à nouveau s’intéresser à eux.

Une reconnaissance du spirituel ouvre sur une régulation du spirituel

Mais ne risque-t-on pas alors de confondre théologiquement ce qui ne peut qu’être provisoire avec ce qui est de Dieu ? La séparation entre le temporel et le spirituel avait justement pour vocation d’assurer l’indépendance d’une dimension par rapport à l’autre. Si le temporel reconnait le “spirituel” et met en place des dispositifs pour le réguler n’intervient-il pas sur un plan où il ne devrait pas avoir de pouvoir de juridiction ?

Ou bien est-on à côté de la plaque lorsque l’on décrit les choses ainsi ? Je pense pour ma part que l’on n’a pas encore saisi toute la mesure de ces décisions, surtout sur le plan théologique et ecclésial.

Question générale

Je travaille cette situation dans mes propres recherches et votre avis m’intéresse ! Deux décennies après l’adoption de ces termes, la situation a passablement évolué. On peut même dire que la constituante a anticipé sur la popularité qu’allait acquérir la “spiritualité” par la suite.

La notion de “spiritualité” fait maintenant partie du langage courant. Elle dépasse la religion, a du succès au sein des communautés religieuses et à l’extérieure de celle-ci. Elle est utilisée notamment dans le domaine médical, mais également dans le monde du management. Est-ce une bonne chose que sa reconnaissance aille jusque dans le domaine politique ? D’où que vous soyez votre avis m’intéresse. N’hésitez pas à commenter ou juste à répondre au sondage !

Est-ce une bonne chose que l'Etat reconnaisse la dimension spirituelle de la personne ?
15 votes

Pour aller plus loin

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S’inspirer de la protection civile ?

Protection civile vaudoise

Les facultés de théologie et la protection civile gagneraient, sur certains points, à s’inspirer de la protection civile vaudoise.

Sans doute qu’on n’aurait pas pu dire une telle chose il y a encore dix ans en arrière. Mais les choses peuvent changer et bouger, aussi à l’échelle d’un canton.

Je consacre mon début de mois de février à la protection civile Vaud. Je suis en train d’y réaliser mon stage pratique de Cours Cadre (chef de groupe).

J’en profite du coup pour faire résonner un peu ma propre expérience de la PCi-VD. Depuis le début de mon incorporation, j’y puise un grand nombre de ressources positives pour mon cheminement personnel, mais aussi pour ma réflexion sur l’Eglise et le travail en théologie.

Dans ce qui suit je vais rapidement expliciter quelques éléments que je reçois de mon engagement à la protection civile et qui me manquent profondément dans ce que je fait en théologie. Je pressens qu’ils vont me manquer aussi dans ce que je serai amener à faire en Eglise.

1. Mon expérience

Mon propre vécu de la PCi-VD n’est sans doute par représentatif de tous – j’en donne quelques traits.

Suite à mon recrutement, j’ai été déclaré “psychologiquement inapte” au service militaire. J’avais rien contre l’idée de faire l’armée, mais on m’a laissé avec ce diagnostic. En conséquence j’ai été incorporé dans la protection civile au sein de l’Assistance. C’est la fonction qui a pour charge l’accueil et le suivi des personnes. Je ne sais pas très bien ce que cela dit de mon inaptitude psychologique… mais soit !

Depuis quelques années, la protection civile vaudoise est en train de vivre une réforme de son fonctionnement et de ses missions. Moi-même j’ai été formé sous l’ancien régime lors de mon école de formation de base (EFB). Mais depuis le début de mon engagement je vis les différentes étapes de la réforme. Actuellement on me forme en tant que cadre sous les conditions de la nouvelle formule.

J’ai fait mon EFB en 2015 et me suis engagé au sein du détachement cantonal, alors en cours de formation. Le détachement était en période de constitution à ce moment, et nous avons par ailleurs changé de commandant. C’est important à prendre en compte. Je n’ai pas d’expérience de ce qui se fait dans les ORPC (Organisation Régionale PC). Mais dans le cadre des interventions du détachement cantonal on est souvent en relation avec une ORPC.

Actuellement je suis membre de la cellule de soutien de la PCi-VD, l’une des tâches du domaine de l’assistance dans le détachement cantonal. Pour accéder à ce poste j’ai pu bénéficier d’une formation de “soutien psychosocial aux pairs” certifiée RNAPU. Elle est aussi donnée aux professionnels de l’urgence (pompier, ambulancier, policier, etc.).

En février 2020 je fais donc la dernière étape pour valider ma formation de cadre (Chef de groupe).

2. Les points inspirants

A) Du bon sens de la hiérarchie

J’ai personnellement une expérience très positive du fonctionnement hiérarchique à la PCi-VD. En tout cas sous les normes de la nouvelle mouture.

Chaque échelon a une fonction et une autorité claire. En même temps, les différents échelons reposent complètement les uns sur les autres : l’échelon supérieur ne peut rien faire sans l’échelon inférieur.

Un exemple : en tant que chef de groupe, j’ai la responsabilité principale de conduire mon groupe lors de l’intervention, ainsi que de fournir les instructions lors des cours de répétition. Je reçois la mission de la part de mon chef de section et je permets qu’elle soit accomplie par mon groupe.

Dans ce cadre, il est absolument décisif que je ne me jette pas tête baissée dans l’action. Je suis le point de référence sur le terrain pour les soldats. Si je quitte mon rôle, ceux-ci perdent leur point de coordination. Je dois leur assurer le cadre nécessaire afin qu’eux puissent accomplir la mission qui a été confiée au groupe. En tant que chef de groupe c’est ma contribution et je compte sur le chef de section pour me donner des missions claires et pertinentes.

À mon propre échelon je dispose d’une très grande autonomie dans la manière d’accomplir la mission, tant dans l’instruction que dans la conduite. On ne me donne pas du matériel prémâché à recracher pour les instructions. Je dois produire moi-même mes supports de cours, mon plan d’instruction, les animations, etc. Pour la conduite, c’est à moi de formuler mes données d’ordre, d’évaluer les différentes alternatives pour remplir ma mission, d’assumer les décisions que je prends.

Je me sens responsabilisé. Je trouve du sens à ma fonction du fait que ses limites sont claires : ce n’est pas moi qui exécute les manipulations concrètes en général et les aspects généraux de ma mission me sont donnés de plus haut.

B) Des outils et des formations structurantes

Pour nous assurer que l’on puisse remplir nos différentes tâches, en fonction de notre domaine, l’instruction nous offre maintenant des outils clairs et structurants.

Si le chef de groupe à la responsabilité d’instruire et de conduire ses soldats, la hiérarchie a aussi la responsabilité de lui offrir une formation qui lui permet de le faire. C’est ce que j’expérimente – et très positivement – en ce moment.

Les outils qui me sont donnés en ce qui concerne la conduite des hommes et l’instruction me sont utiles au quotidien: dans l’organisation d’activité à la faculté de théologie, dans mon travail et mes projets personnels, lorsque je donne des cours ou que j’anime des séances.

Je me sens outillé pour faire ce qu’on attend de moi, et je ressens une adéquation profonde entre l’attente quant à la fonction et les éléments que l’on me donne pour la remplir.

Ce point vaut tant pour ce que j’expérimente en tant que chef de groupe que pour ce que j’expérimente comme membre de la cellule de soutien.

Je constate aussi, globalement, qu’il y a une réelle culture de l’erreur sous-jacente à l’instruction qui nous est donnée. Les bilans et évaluations intermédiaires régulières nous donnent les moyens pour progresser, en mettant constamment en avant tant les acquis à renforcer que les points à améliorer.

Carl Rogers (1902-1987)

C) De la prise en compte des personnes.

Malgré le fait d’être dans une structure extrêmement hiérarchisée et un organisme concentré autour de la fonctionnalisation des personnes, je pense pouvoir affirmer que la protection civile adopte le principe d’approche “centrée sur la personne”, inspiré par les travaux de Carl Rogers.

En témoigne déjà l’accent constant qui est mis sur, d’une part, le développement des compétences à un niveau personnel et d’autre part sur les ressources personnelles des astreints dans l’accomplissement de leur tâche.

La mise en place d’une cellule de soutien pour la PCi-VD témoigne aussi de ce souci des personnes. La protection civile étant composée de milicien et non de professionnels de l’urgence, le seuil du stress dépassé est plus rapidement atteint.

Les formations reçues m’ont globalement mené à une meilleure conscience de moi-même, de mes valeurs, de ce qui me structure, de mes limites aussi. Mais j’ai aussi pu constaté que je n’étais pas enfermé par ces éléments “donnés”, mais que je peux évoluer et développer des compétences insoupçonnées jusque là

Je me sens structuré et plus conscient de moi-même, avec l’impression réelle qu’on me donne l’occasion de croître.

3. Une expérience inspirante ?

À la PCi-VD je fais l’expérience de choses dont j’estime qu’il est également bon – voir fondamental – de pouvoir les vivre en faculté de théologie et en Eglise.

Avec un risque à la centralisation, un risque d’autoritarisme aussi (mais pas expérimenté de mon côté), la PCi-VD n’est clairement pas exempte de défauts. Mais je souhaite quand même mettre en avant ce que l’expérience que j’y fais m’inspire – d’autant plus que cela commence à devenir une partie importante de mon propre vécu. J’ai une expérience que je peux activer ailleurs, et dans d’autres contextes.

Les quelques remarques conclusives de chaque paragraphe forcent un peu le trait. Je sais aussi les efforts qui sont faits de parts et d’autres face à ces problèmes et les contre-exemples nombreux qui existent. Mais ici je souhaite souligne ce qui m’est particulièrement pénible, ce que j’expérimente comme une souffrance personnelle.

Membres d’un même corps

Les théologien-des connaissent cette image utilisée par Paul :

12 Eh bien, le Christ est semblable à un corps qui se compose de plusieurs parties. Toutes ses parties, bien que nombreuses, forment un seul corps. (1 Co 12,12)

Nouvelle Français Courant

C’est l’un des éléments les plus fort de mon expérience à la protection civile vaudoise. D’autres pourraient sans doute témoigner de la même chose dans d’autres contextes.

Cette image est essentielle à la constitution de l’Eglise : sa réalité concrète est faite des dons que Dieu a donné à chacun. Chacun devrait pouvoir trouver une place active en fonction des charismes qui sont les siens.

Cela implique aussi de savoir articuler quelle est sa place, son rôle, de pouvoir expliciter là où il commence et là où il s’arrête, tout en sachant que cette délimitation et le rôle lui-même évolue avec le temps.

À ce titre, dans l’Eglise et en théologie j’expérimente plutôt quelque chose qui est de l’ordre du flou artistique : on est tous copains, sans poser d’exigences, pas d’organisation claire de l’autorité, des fonctions et des tâches qui ne sont pas clairement délimitée…

Outillé-es par l’Esprit

Si au départ je ne savais trop que faire du verset suivant, c’est différent maintenant.

Saisissez donc maintenant toutes les armes de Dieu ! Ainsi, quand viendra le jour mauvais, vous aurez la force de résister, après avoir combattu jusqu’à la fin, vous tiendrez encore fermement votre position. (Ephésiens 6,13)

Nouvelle Français Courant

Pouvoir jouer son rôle dans un corps, c’est aussi être dotés des outils nécessaires à sa fonction. Pour les chrétiens, le temps que nous vivons maintenant est un temps de témoignage et de lutte. Le temps de l’annonce de l’Evangile et de la préparation du Royaume. C’est dans ce contexte que nos charismes sont appelés à se déployer.

Pour qu’une personne puisse déployer ses charismes, il faut aussi lui donner l’occasion d’affuter ses armes, d’ajuster son baudrier et de s’entraîner. Cela implique aussi d’avoir une vision concrète des “combats” que l’on mène – par là je veux dire : la célébration hebdomadaire, le service et le témoignage rendu dans le monde.

En ce sens, le catéchisme n’est pas seulement une introduction à la foi pour les jeunes, mais une instruction et une préparation constante à l’exercice de son propre rôle dans le corps du Christ.

Qu’en tant que théologien-ne nous ne développions jamais de vision de notre rôle et que nous n’encouragions pas plus la formation d’adulte en Eglise (surtout pour les membres de nos divers conseils) selon une compréhension large du ministère est catastrophique.

Grandir en Christ

Le chemin de spiritualité de chaque personne implique croissance, transformation, passage de seuil, conversion.

1Enfin, frères et sœurs, vous avez appris de nous comment vous devez vous conduire pour plaire à Dieu. Certes, vous vous conduisez déjà ainsi. Mais maintenant, nous vous le demandons avec insistance au nom du Seigneur Jésus : faites mieux encore ! (1 Th 4,1)

Nouvelle Français Courant

C’est reconnaître ce qui a été donné, mais aussi voir au-delà, en direction de la plénitude de notre personnalité. Celle-ci devra encore être pleinement révélée (1 Co 13,12). Mais dans le chemin qui mène jusque là, nous en vivons un bout.

Pour un bout, à titre personnel, je vis de cette croissance à la protection civile. Je le mets en lien avec ma propre croissance spirituelle, ce que je vis en Eglise et mon propre travail en théologie.

Ce que je constate cependant, tant en Eglise qu’en théologie, c’est une certaine cécité quant à des pratiques déstructurantes, aliénantes et d’une violence spirituelle certaine.

Lorsqu’une leçon, un séminaire, une communauté de travail, etc. est guidé par la loi de la jungle, il y aura toujours des personnes qui en feront les frais. Je l’expérimente au quotidien, en Eglise comme en théologie. Des personnes blessées, qui subissent le regard méprisant de “ceux qui savent” et le regard dépité de ceux qui subissent, mais s’en sortent mieux.

On nous apprend à survivre et non à vivre et à croitre dans la vie.

Brève Conclusion

Notre croissance spirituelle, personnelle, individuelle et collective, dépend aussi de notre capacité à assumer un cadre sécurisé pour nos interactions, à formuler des objectifs explicites et limités pour nos actions et à permettre aux personnes de croître avec leur charismes.

Cela j’en fais l’expérience à la protection civile. J’espère, à mon échelle, pouvoir l’apporter en Eglise et en théologie. Pour l’instant j’en manque cruellement. Je constate plutôt le jeu immonde de la loi du plus fort, et le jeu angoissant de l’arbitraire. Pour ma part j’ai décidé de ne plus subir ça.

L’Eglise n’est pas parfaite, la théologie non plus. Je vais continuer à apprendre là où l’arbre porte du fruit, afin de planter de nouvelles graines et de nouvelles habitudes dans le terreau offert par Dieu à chacun-e. De là continueront à croître les enfants de Dieu et l’intelligence de la foi.


Pour aller plus loin,

  • Le pasteur Benjamin Corbaz a proposé un témoignage sur son engagement à la PCi-VD lors de la crise du COVID-19 (Printemps 2020).
  • Les engagements pour la collectivité, comme ceux de la PCi-VD posent la question du rapport entre civisme, religion et spiritualité.

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Les Ecritures

Ecritures parallèles

Expliciter le rapport à ce qu’on appelle “Ecritures” – au pluriel ou au singulier – est toujours un peu sensible. En protestantisme particulièrement : c’est une notion un peu explosive.

La Réforme protestante a clamé : Sola scriptura! Mais qu’est-ce à dire ?

Ce que peut signifier “Ecriture”

Ce que l’on appelle “Ecritures” peut avoir plusieurs sens – je ne parle pas ici de la théorie des quatre sens de l’Ecriture.

a) L’écriture est un procédé technique qui permet de représenter le langage par des inscriptions / signes. On pourrait mettre l’accent sur le fait qu’il s’agit de la représentation d’un langage oral – en ce sens, on parle d’abord et ensuite l’on écrit. Mais on peut aussi mettre l’accent sur l’inscription comme telle : la trace, le trait qui ouvre et permet un certain jeu de signification qui décale toujours le rapport d’immédiateté de la parole orale.

Je recommande à ce propos la lecture de De la grammatologie (Paris, 1967) du philosophe français Jacques Derrida (1930-2004), ou encore L’écriture et la différence (Paris, 1967). Les textes de Roland Barthes (1915-1980) sont aussi d’une lecture stimulante il paraît. Mais je n’ai pas encore eut l’occasion de m’y approfondir.

b) Les Ecritures désignent dans le Nouveau Testament tout un corps de textes de références, rassemblant la Torah – Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome – et ce qu’on appelle les “prophètes” (ce sont les textes auxquels le Jésus ressuscité fait référence lorsqu’il parle aux disciples sur le chemin d’Emmaüs ; Lc 24,27). Ces textes semblent avoir une certaine autorité, mais on ne peut qu’émettre des hypothèses sur leur contenu exact au tournant de l’ère. On ne peut pas dire avec une exactitude parfaite ce que regroupe la notion d'”Ecritures” dans le Nouveau Testament.

c) Pour la tradition chrétienne, les Ecritures désignent le corpus canonique composé du Nouveau Testament et de l’Ancien Testament. Si on a l’habitude de le penser comme un corpus “fixe” et terminé, de fait il n’en est rien : les différentes traditions chrétiennes ont différents canons. C’est-à-dire : toutes les “bibles” ne comprennent pas les mêmes livres, ni le même ordre. De fait, l’idée d’un “canon fixe” ne s’est imposée qu’au concile de Trente et avec la réforme protestante (16e siècle). Avant cela il y a un noyau dur de textes constants et des frontières relativement souples. Il est tout à fait légitime de se dire qu’aujourd’hui encore le canon n’est pas définitivement clôt.

d) Par mimétisme, l’Occident a catégorisé toute une série de textes religieux d'”Ecriture sacrée”, ou de “textes sacrés”. Le Coran, les Vedas et d’autres textes tombent sous cette catégorie. La notion de “textes sacrés” doit être systématiquement interrogée quand on aborde un texte en particulier. Appliqué à la Bible, cette notion est par ailleurs extrêmement problématique.

Un point de référence

Sola scriptura !

Pour les protestants, ce qu’on appelle les “Ecritures” est une référence centrale, tant pour la vie de la communauté, la spiritualité et la théologie. En ce sens, elle consonne avec le verset suivant, tiré de la seconde épitre à Timothée :

16 Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner la vérité, réfuter l’erreur, corriger les fautes et former à une manière de vivre conforme à ce que Dieu demande. (2 Tim 3,16)

Nouvelle Français Courant

Elle a acquis cette importance face au besoin d’effectuer un recentrage théologique et spirituel. La vie authentique étant révélée et donnée dans le verbe incarné, Jésus-Christ, c’est sur lui qu’il faut se concentrer et les Ecritures en sont le principal témoin.

Portrait de Guillaume Briçonnet https://www.google.com/url?sa=i&url=https%3A%2F%2Fbib.umontreal.ca%2Fcollections%2Fspeciales%2Ftheologie&psig=AOvVaw2wZGWNXnWGERW01sw9JOF6&ust=1580843367253000&source=images&cd=vfe&ved=0CAIQjRxqFwoTCLi5oOCKtucCFQAAAAAdAAAAABAP
Guillaume Briçonnet

On n’annonce pas l’Evangile en suivant l’arbitraire de traditions humaines, mais en écoutant la Parole de Dieu lui-même. Et cela, on ne peut le faire autrement qu’en se concentrant sur les Ecritures, le dépôt de cette révélation. C’était en tout cas le pari des réformateurs (Martin Luther, Huldrych Zwingli, Guillaume Farel, Jean Calvin, etc.) et des gens qui les ont précédés – je pense ici notamment aux fameux évangéliques du cercle de Meaux et à l’évêque Guillaume Briçonnet (1470-1534).

Ce recentrage ouvre au meilleur comme au pire de la tradition protestante. Je reviendrais peut-être une autre fois sur ce point.

L’enjeu central, c’est qu’avec ce rapport aux Ecritures, on vise à instaurer une circulation entre trois horizons de références : (i) le texte que l’on lit ; (ii) la prédication que l’on dit ; (iii) le Christ vivant que l’on rencontre. C’est dans le passage entre ces trois moments, ou horizons, que peut se vivre et s’énoncer la Révélation pour aujourd’hui : la Parole de Dieu. C’est en tout cas ainsi que propose de le comprendre Karl Barth (cf. Dogmatique, vol. I/1*, § 4, Genève, 1953, pp. 85ss).

La Bible est l’instrument concret qui rappelle à l’Eglise le souvenir de la révélation intervenue, l’attente de la révélation future et l’obligation de prêcher. La Bible n’est donc pas en soi et par soi la révélation de Dieu déjà intervenue, de même que la prédication n’est pas en soi et par soi la révélation attendue. Mais lorsqu’elle nous parle et lorsque nous l’écoutons, comme Parole de Dieu, la Bible témoigne de la révélation intervenue, de même que la prédication, dans les mêmes conditions, promet la révélation à venir. C’est dans la mesure où la Bible témoigne réellement de la révélation qu’elle est la Bible ; c’est dans la mesure où la prédication promet réellement la révélation, qu’elle est la Parole de Dieu.

Dogmatique, vol. I/1*, 1953, p. 107.

Réellement” veut dire “quand ça arrive concrètement”. Cela ne se laisse pas décréter. Cela se vit et s’éprouve. Et lorsque cela s’éprouve et se vit, c’est que l’on rencontre le Christ.

Enfin, en tout cas dans la perspective de Barth.

Ecrire à cause des Ecritures

Ce recentrage sur les Ecritures, je suis moi-même en train de l’apprivoiser. J’arrive à en tirer du fruit.

Cependant, j’aurais envie d’aller un peu plus loin.

On a tendance entre protestants-es – et ailleurs aussi peut-être – à considérer qu’il n’y a d’Ecritures que ce qui est fixé dans le canon. Les Ecritures, c’est ce que je regarde, c’est ce qui se tient en face de moi, c’est ce qui me résiste.

Mais l’Ecriture est censée être vivante et non pas morte. L’Ecriture n’est pas un cadavre placé derrière une vitre pour qu’on puisse le contempler de loin.

L’Ecriture se vit et se pratique.

Paradoxalement, j’ai l’impression qu’en recentrant sur les Ecritures, on risque aussi de n’avoir plus qu’un sens passif de l’Ecriture.

a) Cela commence avec ce fait que je trouve toujours très étonnant : pourquoi lors de la célébration – en tout cas celles que je pratique – l’on écoute toujours quelqu’un lire la Bible, l’on écoute quelqu’un prêcher dessus, mais on ne la tient jamais entre les mains ? Dans un temple protestant, la Bible est souvent ouverte en grand sur l’autel, mais rarement ouverte entre les mains de l’assemblée. Peur de la distraction ? Peur de ne pas avoir la même traduction sous les yeux ?

Le risque d’avoir des bibles ouvertes lors d’une célébration, c’est de fluidifier le texte, de faire circuler l’autorité. Mais peut-être est-ce un risque à prendre?

b) Un autre aspect me trouble profondément ces temps : notre incapacité à travailler avec l’écrit, ou à mettre des choses par écrit lors d’assemblées, de séances de travail, de colloques ou de travail commun en théologie. On aime la parole qui part dans tous les sens, le débat ouvert, la libre expression. On rechigne à mettre par écrit aux yeux de tous.

Mais pourquoi ne pose-t-on que rarement des thèses ? Pourquoi n’affiche-t-on pas des phrases aux yeux de tous ? Pourquoi ne travaille-t-on pas à des formulations visibles ?

La peur peut-être de fixer quelque chose, d’avoir un point de référence contraignant, de se risquer à un jeu commun, de restreindre la réaction et l’expression égotique.

La fascination d’une Ecriture fixe est peut-être le revers d’une incapacité à écrire nous-mêmes.

Je conclurai avec trois petites thèses exploratoires :

§ Sola scriptura ! vise l’Ecriture qui me fait face, mais aussi l’Ecriture à laquelle je me risque, seul ou en groupe.

§ Il n’y a pas d’Ecritures lues sans Ecritures écrites.

§ L’inspiration des “Ecritures” doit s’entendre en ce double sens actif et passif.


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